Un jeu qui propose de solder ses parties non pas par la victoire d'un joueur mais par sa défaite et qui incite ses camarades de jeu à se moquer de lui, ce n'est pas si courant... du coup, ça
donne franchement envie d'essayer, ne serait-ce que pour le côté décalé de la chose.
Dans Oui, Seigneur des Ténèbres !, les joueurs incarnent de stupides gobelins rentrant d'une mission lamentablement ratée et devant s'en justifier devant leur maître. Bien
entendu, celui-ci entend bien passer son courroux sur le responsable présumé (la vérité n'ayant que peu de valeur à ses yeux). Nos chers gobelins devront donc rivaliser d'imagination pour se
rejeter la faute et ainsi éviter un sort atroce.
A la lecture du thème, Oui, Seigneur des Ténèbres ! fait immédiatement penser à Il était une fois et il faut reconnaître que le fond, à peu de chose près, y
est rigoureusement semblable. Au niveau de la forme en revanche, les deux jeux n’ont que très peu à voir. Dans Il était une fois il était question de raconter une belle
histoire, un conte de fée dans la plus pure tradition orale, les joueurs oeuvrant de concert pour conserver l’harmonie du récit. Dans Oui, Seigneur des Ténèbres !, le chaos
règne en maître et chacun joue pour lui et contre tous les autres, sans aucune pitié pour la poésie et l’harmonie du thème. Ici, il faudra user de la contradiction, taper là où ça fait mal,
chercher la petite bête et, pour généraliser, pourrir vos camarades de jeu en faisant le fayot auprès du maître. Tout cela a un furieux goût de Paranoïa pour ceux qui
connaîtraient ce vénérable jeu de rôle.
Bref, vous l’aurez compris, Oui, Seigneur des Ténèbres ! est un jeu d’ambiance avant tout et le peu de règles qu’il propose ne servent qu’à amplifier ce côté chaotique au
possible. Rapidement on s’imagine en gobelin essayant de crier plus fort que les autres, bafouillant lamentablement, se perdant en explication foireuses avant de finalement pointer son
camarade du doigt avec un retentissant « En fait c’est de sa faute !». Les cartes servant de support à la narration sont bien souvent hilarante et même parfois traîtresses (allez
donc expliquer au Seigneur des Ténèbres que vous lui avez piqué sa cape…), ce qui ne fait qu’apporter au plaisir du jeu. Autre truc génial ; le Seigneur des Ténèbres est tout puissant et
n’est limité par aucune règle. Il punit, sanctionne, aide ou condamne sans jamais avoir à être juste ni même logique.
Tout cela mit bout à bout contribue à créer autour de la table une ambiance proche de l’hystérie, terrain propice à d’innombrables fous rires et à des parties mémorables. Ca va vite, ça part
dans tous les sens, et le Seigneur des Ténèbres a souvent bien de la peine à suivre l’histoire. Tant mieux, c’est parfaitement dans l’esprit du jeu !
Oui, Seigneur des Ténèbres ! est donc un jeu parfait ? Non, hélas, car sa nature même de jeu chaotique et de tchatche en font un jeu élitiste. Plus encore que dans
Il était une fois, il est nécessaire de jouer avec des personnes parfaitement à l’aise à l’oral et douée d’un vrai bagout. Avec d’autres joueurs, les parties risquent de se
révéler laborieuses, longues et même franchement pénibles. Autre point négatif, le Seigneur des Ténèbres a volontairement été voulu tout puissant mais cela ouvre la porte à tous les abus. Le
joueur tenant ce rôle devra faire en sorte de favoriser le développement de la partie en orientant les joueurs et en ménageant le suspens. L’acharnement pur et simple sur un joueur, même si
il peut sembler jouissif au premier abord, ne fait finalement que nuire au jeu. Le Seigneur des Ténèbres doit au contraire motiver les participants ; il est le véritable chef d’orchestre
de la partie. Si il ne remplit pas bien son rôle, même le plus doué des joueurs ne parviendra pas à faire prendre la sauce.
Au final, Oui, Seigneur des Ténèbres ! est un jeu vraiment excellent, défouloir et jouissif, dont les parties sont aussi agréables à jouer qu’à regarder. Pourtant, son côté
élitiste et réservé à une catégorie de joueurs bien précis le rend finalement peu jouable et c’est dommage. Difficile de compter cela comme un véritable défaut puisqu’il s’agit d’un point lié
à la nature même du jeu mais il est clair que cela devra vous inciter à vous demander si oui ou non vous trouverez des occasions d’y jouer.
Oui, Seigneur des Ténèbres !
(Français)
Un jeu de Riccardo Crosa, Fabrizio Bonifacio, Massimilano Enrico et Chiara Ferlito
Edité par Stratelibri et traduit par Ubik
4 à 16 joueurs à partir de 8 ans (le Seigneur des Ténèbres devrait être joué par un adulte)
Durée 20 à 30 minutes (en réalité cela dépend du Seigneur des Ténèbres)
Prix moyen : 20€
Commentaires